Voilà quelques années que je n’ai plus de télé. Mais non, je ne suis pas réfractaire à la modernité, la preuve : j’ai internet. D’ailleurs, c’est à la faveur
d’un arrêt pipi sur une aire des autoroutes mondiaux de l’information que je suis tombée sur la dernière pub Actimel. Voui, la petite bouteille pleine de potion magique, qu’on se lève tous pour
avaler au petit déj’.
L’individu sans-télé que je suis en était resté à la version 2002 du spot, où un enfant laisse tomber son gâteau dans le bac à sable, avant de le remettre illico
dans sa bouche. Là, au lieu de lui balancer une gifle, sa mère, aux anges, s’extasie à peu près en ces termes « no problemo, grâce à Actimel, il a des défenses immunitaires en béton ».
Manque de pot, à l’époque, ça ne fait pas rire l’association de consommateurs CLCV (Confédération du Logement et du Cadre de Vie) qui menace de porter plainte. Il est vrai que les preuves de
Danone sur l’efficacité d’Actimel face au staphylocoque doré qui guette dans les bacs à sable, déguisé en déjection canine, sont un peu légères. Et Danone de retirer immédiatement son spot TV,
pour le remplacer par d’autres, je vous rassure.
Depuis, du yaourt a coulé sous les ponts. Danone a affûté ses arguments scientifiques, tout en continuant à matraquer la mère de famille, les enfants et aujourd’hui
les vieux de sa communication. Car c’est bien les vieux qui sont la cible du dernier spot que j’ai découvert récemment sur la toile. Qu’y voit-on ? Une voix off demande à plusieurs quidams quel
fortifiant ils prennent pour bien passer l’hiver. Là, une jeune femme achète des oranges au marché, affirmant qu’elle fait le plein de vitamines ; ici, un jeune homme déclare prendre un
fortifiant aux plantes. Jusque là tout va bien. Mais ensuite, c’est le monde à l’envers : une mamie confesse ne pas savoir quoi prendre comme fortifiant. Quoi ? Mais les mamies, ça sait ce genre
de trucs d’habitude, non ? Je me souviens, la mienne, elle connaissait les astuces anti-toux, les plantes qui font du bien, bref les remèdes de grand-mère, quoi. Mais celle de la pub
Actimel, elle sait pas. Comme atteinte d’Alzheimer. Alors qu’il lui suffirait de se repasser le début du spot pour se rappeler que manger des oranges en hiver, ça aide. Mais non, elle secoue la
tête, rien. C’est là que sa petite fille lui révèle qu’Actimel, ça agit « comme un fortifiant des défenses naturelles ». Et la mère de l’enfant qui confirme.
Voyage au cœur de la fiole magique Et alors, me direz-vous, où est le problème ? Le problème c’est que j’ai la désagréable impression d’être prise pour une idiote. Déjà, la présence en bas de l’écran
du bandeau « pour votre santé, pratiquez une activité régulière » glisse un terrible doute dans mon esprit. Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais cette mention hypocrite n’apparaît que dans les pubs qui vantent des aliments très sucrés, très gras ou très salés… Alors je fais un tour sur le
site de Danone pour essayer de comprendre. J’y apprends que ce qui permet à la multinationale de positionner sa petite fiole en défenseur du système immunitaire s’appelle le Lactobacillus Casei
DN-114 001, rebaptisé par le marketing « L-Casei Defensis », surnom aux connotations latines donc sérieuses. Il s’agit d’un ferment lactique, ces gentilles bactéries qui permettent la
transformation du lait en yaourt. Mais contrairement aux ferments classiques, celui-ci, breveté par Danone, serait un probiotique, soit un micro-organisme capable d’arriver vivant dans l’intestin
(donc de survivre aux sucs digestifs), avec une action bénéfique sur la santé s’il est présent en concentration suffisante. Je vous passe les références aux diverses études scientifiques citées
sur le site, réalisées avec des laboratoires renommés, pour corroborer ces affirmations.
Même si j’ai mon opinion sur les soi-disant bienfaits des produits laitiers, n’étant ni biologiste, ni médecin, je m’en tiendrai à l’avis de l’AFSSA, l’Agence Française pour la Sécurité Sanitaire
des Aliments, rendu en janvier 2004. Là, je dois confesser une certaine admiration pour Danone. On peut dire que ces gars là savent positiver et voir la bouteille d’Actimel à moitié pleine, comme
on dit chez eux. Car, sur les 10 allégations santé d’Actimel soumises à examen, 9 sont retoquées par l’Agence (voir l’avis complet ICI). Exit le renforcement de la barrière intestinale, la régulation du système immunitaire et autre lutte contre les agressions du
quotidien. Seule la mention «participe à renforcer les défenses naturelles de l'organisme» est validée par l’AFSSA. Qui précise par ailleurs que les doses préconisées dans la communication de
Danone (1 bouteille par jour) ne sont pas comparables à celles ingurgitées par les cobayes des études présentées (2 à 5 par jour). Camouflet pour Danone ? Pas du tout : sur le site de Danone,
l’avis de l’AFSSA est présenté comme une des 5 preuves scientifiques des bienfaits d’Actimel sur la santé ! Passons. Mais à part le L-Casei machin, que trouve-t-on dans la petite bouteille
? C’est là que ça se gâte, car les 94 ml d’Actimel contiennent 10,5 g de glucides, soit l’équivalent de 2 sucres (autant que dans 100 ml de Coca). On trouve aussi 2,8 g de protéines et 1,6
g de lipides, contre respectivement 3,9 g et 1 g dans un yaourt nature. Bilan, pour un prix très nettement supérieur à un yaourt normal, vous vous retrouvez avec moins de protéines et
beaucoup plus de sucre et de gras. Évidemment, « aide à augmenter votre indice glycémique et les réserves de graisse de votre organisme », ça le fait moins comme slogan… On s’étonne moins du coup
que les consommateurs américains aient engagé une « class action » contre Danone en janvier 2008 pour publicité mensongère sur Activia et Danactive (le nom américain d’Actimel). Alors, bon pour
la santé, Actimel ? Pour la santé de Danone, oui certainement. La petite bouteille du leader mondial des produits laitiers frais lui a rapporté plus d’un milliard d’euros en 2007.
« Que ton aliment soit ton seul médicament » … plaidait, 400 ans avant J-C, Hippocrate, père de la médecine moderne. Le pauvre ne soupçonnait pas à quel point, 2000 ans plus tard, des industries
agro-alimentaires, à court de marchés, récupéreraient le principe pour créer ces soi-disant aliments-médicaments, ou « alicaments » selon le néologisme consacré. C’est vrai qu’au vu des doses
d’antibiotiques dont on bourre les pauvres vaches laitières, il n’est sans doute pas faux d’affirmer qu’Actimel - et tous les produits laitiers - contiennent des médicaments… Trêve d’ironie, vous
voulez renforcer vos défenses naturelles ? Bougez, respirez, rigolez, c’est gratuit et très bon pour le système immunitaire. Mais surtout, n’avalez pas n’importe quoi…
À propos de l’auteure :
Diplômée de l’École H.E.C., Laure Quéritet a occupé pendant plus de 10 ans des postes à responsabilité dans le domaine du marketing et de la stratégie pour le compte d’un grand groupe de
télécommunications. Formée par la suite à la kinésiologie et à l'adaptogénèse, elle est aujourd'hui kinésiologue spécialisée à Paris. Parallèlement, elle
écrit des articles sur des sujets touchant à l’environnement, les énergies renouvelables et l’écologie au sens large.
Partager l'article !Actimel : est-ce que l’alica-ment ?:
Voilà quelques années que je n’ai plus de télé. Mais non, je ne suis pas réfractaire à la moder ...
Vos commentaires